Chez Monsieur Dajani (conversation à Jérusalem)

Il m’ouvre la porte de son hôtel à un jet de pierre du Saint-Sépulcre plusieurs fois par jour avec la même expression affable. A 75 ans bien sonnés, avec son français sophistiqué et ses manières distinguées, assis à la réception de cet immense hôtel dont on devine aux planchers de marbre usé et aux lourdes tentures déteintes un passé plus somptueux, Monsieur Dajani me fait l’effet d’un aristocrate que la mauvaise fortune a réduit à louer son palais aux visiteurs de Jérusalem.

“Votre famille possède-t-elle cette maison depuis longtemps ?”, je lui demande, au retour d’une longue marche dans la Vallée du Cédron et Silwan.

“Elle ne nous appartient pas”, me répond-il, ” nous la louons de l’Église grecque orthodoxe depuis 1949. Je voudrais bien laisser quelque chose à mes enfants, mais il faudra bien la rendre à l’Église un jour. Je suis musulman, mais je reconnais que la maison lui appartient”.

Je le contemple, entouré de photographies de lui avec divers popes et patriarches orthodoxes, un peu surpris d’apprendre qu’il n’est pas chrétien.

“La vie est difficile à Jérusalem”, poursuit-il, “on ne sait jamais ce qui peut arriver et les gens ont peur de visiter la ville”.

Je lui fais remarquer que le souk est envahi par des meutes de touristes à toute heure de la journée.

Il pousse un soupir et d’une voix lasse me dit: “Un jour Jérusalem connaitra la paix. Regardez les Allemands et les Français, qui aurait cru en 1945 qu’ils finiraient par vivre en paix?”

“En effet”, j’enchaîne, “mais les peuples du Moyen-Orient ont la mémoire plus longue. Et la religion complique les choses”.

“Oui, me fait-il, “mais il faudra bien que ça cesse un jour. Nous ne sommes pas heureux et les Israéliens non plus. 65 ans d’occupation, ce n’est pas normal. Et puis al-Qaïda, vous savez, est une invention de Bush. Comment voulez-vous qu’un homme qui parlait aux pierres à Tora Bora ait pu orchestrer les attentats du 11-Septembre?”.

Je fais l’idiot et, le sourire aux lèvres, lui demande la clé de ma chambre. En gravissant les marches, je suis envahi par un sentiment de découragement. Ce Palestinien, à tous autres égards charmant et sophistiqué, est loin d’être un extrémiste religieux ou nationaliste, mais ce qu’il convient de classer comme un modéré sous ces latitudes. Et pourtant, pour lui comme pour des millions d’autres Palestiniens et Arabes, ce n’est pas à l’occupation de 47 ans qu’il faut mettre un terme, mais aux 66 ans de l’État d’Israël.IMG_0169.JPG



Categories: Varia

1 reply

  1. « Je fais l’idiot et, le sourire aux lèvres, lui demande la clé de ma chambre. » (David Ouellette, Jérusalem)

    Faire l’idiot, comment ?

    Voyage yahou ? – 8 nov 2014 / 15 hechvan 5775 –

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