Baird à Jérusalem: tempête dans une tasse de café

bairdAddendum II: Le correspondant de Radio-Canada au Proche-Orient Luc Chartrand me reprochait vendredi dernier de prendre mes “apriori pour la réalité”. Je constate qu’après ma démonstration que d’autres ministres canadiens que Baird ont fait des visites officielles à “Jérusalem-Est”, M. Chatrand a retiré la référence au “précédent”, mais continue de spéculer sur la base de son apriori que le gouvernement canadien a voulu rompre avec ses positions traditionnelles.

Addendum I: Depuis la rédaction de ce billet, l’Autorité palestinienne a convoqué la représentante du Canada pour lui faire part de son “mécontentement”. 

Donc, a révélé le quotidien israélien Ha’aretz, le ministre canadien des Affaires étrangères John Baird a pris le café avec la ministre de la Justice israélienne responsable des négociations avec les Palestiniens, Tzipi Livni, dans son bureau situé dans le secteur oritental de Jérusalem revendiqué par les Palestiniens.

Il n’en fallait pas plus pour créer un scandale médiatique à défaut d’un scandale diplomatique, puisqu’en réaction à la controverse “la Délégation générale de la Palestine au Canada a salué M. Baird pour sa récente rencontre avec les représentants de l’Autorité palestinienne et pour la volonté du Canada ‘d’être activement engagé dans le processus de paix à l’avenir'”. Les diplomates palestiniens se sont aussi dits confiants que la présence de Baird dans le secteur n’annonçait pas un changement de la politique canadienne sur le statut de la ville, ce que le ministre lui-même a déclaré.

Qu’à cela ne tienne, le correspondant de Radio-Canada pour le Moyen-Orient, Luc Chartrand, a publié, hier, un billet intitulé “Le précédent“. Il y voit une rupture symbolique “avec la tradition diplomatique canadienne sur le conflit israélo-palestinien” et spécule même qu’ “elle sera suivie d’autres gestes qui, par leur accumulation, feront une nouvelle politique”. L’éditorialiste du Devoir, Josée Boileau, va encore plus loin aujourd’hui, parlant de “honte” et accusant le gouvernement conservateur de “bouleversement” des positions canadiennes sur le conflit israélo-arabe.

Baird a-t-il vraiment établi un précédent? Pas du tout. Lloyd Axworthy, alors ministre des Affaires étrangères, a fait une visite officielle dans le secteur oriental de Jérusalem dans les années 90. En 2000, le Premier ministre du Canada, Jean Chrétien, a reçu un doctorat honorifique de l’Université hébraïque de Jérusalem sur son campus du Mont Scopus, situé dans l’est de Jérusalem. En 2005, le ministre des Affaires étrangères Pierre Pettigrew et d’autres ministres canadiens ont visité la vieille ville, située dans le secteur oriental de Jérusalem, en compagnie de l’Ambassadeur canadien en Israël et de dignitaires du ministère israélien des Affaires étrangères. Baird n’a pas plus établi de précédent que les visites de ses prédécesseurs n’ont modifié la politique canadienne sur le statut de Jérusalem. D’ailleurs, lorsqu’ un politicien veut poser un geste symbolique il n’attend pas qu’un journal étranger informé par une source diplomatique mécontente le rende public, mais le publicise lui-même.

Le gouvernement conservateur a-t-il bouleversé la politique canadienne sur la question israélo-palestinienne? Avant l’arrivée au pouvoir des Conservateurs, le Canada appuyait une résolution globale et négociée du conflit sur la base de deux États pour deux peuples, considérait les colonies de peuplement comme étant illégales, reconnaissait le droit d’Israël de se défendre des attentats terroristes et autres attaques sur son territoire et  s’opposait aux résolutions onusiennes politisées et unilatérales condamnant Israël. 7 ans après l’arrivée au pouvoir des Conservateurs, la politique canadienne sur le conflit n’a pas changé d’un iota. Lorsque le Canada a voté contre l’octroi aux Palestiniens du statut d’État non-membre à l’ONU, le gouvernement canadien ne rompait pas avec sa position traditionnelle, mais la réaffirmait vigoureusement.

Qu’est-ce qui a donc changé alors dans les relations canado-israéliennes ? Nous assistons depuis la ratification de l’Accord de libre échange Canada-Israël en 1996 à un rapprochement constant entre les deux pays. Sous le gouvernement libéral de Paul Martin les relations traditionnellement amicales entre les deux pays deviennent nettement plus chaleureuses. Paul Martin dira en 2005 que le Canada et Israël partagent les valeurs de démocratie, de primauté du droit et de protection des droits de l’homme. Au sujet des menaces apocalyptiques du régime iranien, Martin dira aussi que “cette menace contre Israël est une question que le monde ne peut ignorer. Les nations libres du monde ne la toléreront pas”.

A la même époque, l’Ambassadeur canadien auprès des Nations unies, Allan Rock, annoncera la volonté du Canada de réformer l’ONU. Il dénoncera la politisation des processus et instances onusiens, mettra de l’avant des positions diplomatiques alignées sur les intérêts nationaux du pays, annoncera que le Canada ne soutiendra plus les dénonciations ritualisées d’Israël. Les efforts du Canada, qui signalaient une volonté de s’imposer de manière plus affirmée sur la scène internationale, contribueront notamment au remplacement de la Commission des droits de l’homme des Nations unies, discréditée par sa soumission aux États les plus répressifs du monde, par le Conseil des droits de l’homme (qui malheureusement souffre du même mal que son prédécesseur).

Amnésie médiatique oblige, on oublie que de nombreuses voix tenaient alors le même discours sur le gouvernement libéral de Paul Martin que sur celui de Stephen Harper. On parlait de rupture avec les positions traditionnelles du Canada et de soutien inconditionnel à Israël, alors que dans les faits ce gouvernement n’avait pas plus modifié la politique canadienne sur le conflit israélo-arabe que celui de Harper. Le gouvernement conservateur est sans aucun doute l’un des plus amicaux à l’endroit d’Israël. Il en fait une question de principe. Mais loin d’être en rupture avec la tradition politique canadienne, ses positions s’inscrivent dans la continuité des positions canadiennes sur le conflit, du rapprochement canado-israélien qui s’étale sur trois décennies et d’une présence canadienne plus affirmée et revendicatrice de ses intérêts nationaux sur la scène internationale.

Ce rapprochement du Canada avec Israël prive-t-il le pays d’influence au Moyen-Orient? L’accueil réservé au ministre Baird ces dernières semaines dans des capitales arabes suggère que l’ “isolement du Canada” est surtout une réalité dans certaines salles de nouvelles. Et auprès des Palestiniens? Voici ce que le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas a déclaré au Globe and Mail dans la foulée de sa rencontre avec le chef de la diplomatie canadienne à Ramallah:

Monsieur Abbas a dit que tout ressentiment entre l’Autorité palestinienne et Ottawa, suscité par l’opposition du gouvernement Harper, en novembre dernier, à la demande palestinienne de statut d’État observateur aux Nations unies, est désormais chose du passé. Les différences sont normales dans une relation, a-t-il dit. « Si vous votez pour nous, vous êtes notre ami. Si vous ne votez pas pour nous, vous êtes aussi notre ami – car vous nous aidez sous d’autres aspects, vous faites beaucoup pour nous et nous ne l’oublions pas. »

Il est révélateur que le dirigeant palestinien puisse faire preuve de moins de manichéisme que certains journalistes et reconnaitre que le rapprochement canadien avec Israël n’est pas un jeu à somme nulle.



Categories: Médias

Tags: , , , , , ,

5 replies

  1. C’est quoi cette connerie ?

    Jason
    ————————-

    Justin Trudeau and the Federal Liberals Are Preparing to Reduce Canada’s Support for Israel

    Posted: 04/09/2013 5:03 pm

    http://www.huffingtonpost.ca/mitch-wolfe/justin-trudeau-and-the-fe_b_3038583.html

  2. Radio Canada(Palestine ) est infiltré a l’os par des anti-Israeliens ,rien ne lui èchappe pour denigrer Israel,et les juifs.Il ne faut pas trop se surprendre.

  3. Jean Chrétien qui se rend en territoire de Jérusalem-est, c’est comme la fin d’une politique d’équilibre dans le conflit israélo-palestinien. Quel horreur !

    M. Chrétien parle un peu avec la bouche croche, mais il n’a pas peur de recevoir un doctorat “honorifique de l’Université hébraïque de Jérusalem sur son campus du Mont Scopus, situé dans l’est de Jérusalem”… Quel horreur !

    On peut espérer que Jean Chrétien reste comme il est: un homme que l’on peut détester, mais qui a un instinct politique redoutable.

    Jason

    • M. Ouellette,

      allez nous dans les prochains jours nous parler de Justin Trudeau et des liens entre lui et Israel ?

      J’ai des doutes sur ses capacités de faire le pont. De sérieux doute.

      Justin Trudeau veut devenir premier ministre du Canada. Ce n’est pas rien.

      Jason

  4. Commentaires divers:

    1- il aurait été plus judicieux pour les journalistes de Radio-Canada (et d’ailleurs…) de creuser ce qui s’est discuté entre le ministre canadien John Baird et la ministre israélienne Tzipi Livni. Cela aurait été beaucoup plus pertinent.

    2- La journaliste du journal Le Devoir Josée Boileau ne sera probablement plus crédible quand elle sera invité par les instances de la communauté juive pour des débats sur le Moyen-Orient (qui inclus Israel). Cela sera-t-il une rupture plus que “symbolique” ? On peut l’espérer !

    Mme Josée Boileau ne comprend pas que le PLC et le PCC ont une politique commune qui inclus toujours Israel dans l’équation.

    Jason

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: