Les familles américaines paient tribut aux Juifs chaque fois qu’elles se mettent à table pour manger et, dans certains cas, cirent leurs chaussures ou enveloppent dans du papier aluminium les restes de la dinde de l’Action de grâce. Pourquoi? Parce que les Juifs ont découvert un moyen de contraindre les commerces à payer des taxes directement à des organisations juives et à refiler les coûts au consommateur.
- “The Kosher Food Swindle”, Invisible Empire Knights of the Ku Klux Klan, 1991
A la faveur de la controverse sur les repas halal et cachères servis dans les centres de détention du Québec, le mythe de la “taxe cachère” refait son apparition dans les médias québécois cinq ans après avoir défrayé la chronique dans la foulée de la Commission Bouchard-Taylor. La “taxe cachère” est une théorie du complot antisémite propagée par les suprématistes blancs du Ku Klux Klan (KKK) et autres organisations racistes et néo-nazies. Elle prétend que les consommateurs versent à leur insu une taxe sur la certification cachère à des organisations juives.
Le 2 mars dernier, l’avocat Reynaldo Marquez a redonné souffle au mythe dans un billet intitulé “On mange tous cachère” publié dans Huffington Post Québec. Comme il l’avait déjà fait dans son blogue le 28 janvier dernier, l’avocat a abandonné la prudence caractéristique de sa guilde pour donner libre cours à ses spécieuses spéculations: “Est-ce que c’est le consommateur qui paye en fin de compte? Est-ce un autre exemple d’accommodement raisonnable? Est-ce une taxe religieuse? “.
Si on voit le mythe de la “taxe cachère” surgir sur les forums du mouvement Occupy Wall Street et pulluler sur les sites néo-nazis, rien, en revanche, ne me préparait à cet échange ridicule entre Mario Dumont et Reynaldo Marquez, hier midi, sur les ondes de V.
Dumont: Est-ce que ça coûte plus cher? Est-ce que l’ensemble des consommateurs paient pour que ça respecte ces normes-là?
Marquez: C’est là où je m’interroge parce que les entreprises, évidemment, pour se faire certifier cachères ou halal ça implique plusieurs milliers de dollars. Donc, est-ce que cette facture est refilée aux consommateurs? C’est ça ma question, c’est de savoir si nous, en tant que Québécois, est-ce qu’on paie la TPS et la TVQ…
Dumont: C’est sûr que c’est le consommateur qui finit par payer
Marquez: Est-ce qu’on paie une taxe religieuse? C’est ça le gros de la question. Si oui, c’est combien? Et j’estime qu’on a le droit de savoir si c’est une taxe religieuse, qu’on en paie une ou pas ou pourquoi.
Dumont: Très bonne question, est-ce qu’on paie une taxe religieuse? J’ai l’impression que la réponse est oui.
Les recherchistes de Dumont connaissent-ils Google? Dans un article intitulé “Pas plus cher pour manger cachère” de Valérie Dufour (Journal de Montréal, 22 octobre 2007), une spécialiste du commerce au détail, un porte-parole de Metro et un entrepreneur agro-alimentaire avaient déjà tous répondu par la négative à la question
Extrait:
Depuis les débuts des travaux de la Commission Bouchard-Taylor, plusieurs participants soutenaient que les 7,5 millions de Québécois payaient 10% de plus leurs produits à cause de cette certification religieuse.
Cette affirmation est fausse. «Les produits de consommation courante sont fabriqués en grand volume et l’effet d’une telle certification sur les prix est très minime», souligne JoAnne Labrecque, professeure de marketing aux HEC et spécialiste du commerce de détail.
«Dans la portion épicerie, autour de 75 % des produits ont la certification cachère. Le ketchup Heinz, par exemple, est cachère. Nos fournisseurs ne nous chargent pas plus cher pour les produits qui ont cette certification», indique la porte-parole de Metro, Marie-Claude Bacon.
Jo-Anne Labrecque explique que le sceau cachère dépend plus d’un choix d’ingrédients permis que de manipulations très strictes à suivre. «Les produits spécialisés sont plus chers, mais ils ne se vendent en général que dans des épiceries spécialisées.»
La viande cachère fait partie de cette frange de produits plus onéreux. Les animaux doivent être abattus par un spécialiste et la viande doit être lavée et salée pour enlever le sang. Ce produit n’est offert que dans quelques grandes surfaces québécoises et il est clairement identifié.
Chez Fumoir Grizzly, le patron de l’entreprise soutient que la certification cachère lui coûte quelques milliers de dollars, mais que cela ne se répercute pas sur le prix de son saumon fumé. «La compétition est trop vive pour que je puisse refiler la facture à mes clients», résume Pierre Fontaine.
La question avait tant hanté les audiences de la Commission Bouchard-Taylor, que dans leur rapport final abrégé les deux commissaires y consacrèrent deux paragraphes pour remettre les pendules à l’heure:
Perception répandue : Dans le secteur de l’alimentation, de nombreuses entreprises modifient secrètement leurs recettes et investissent des sommes substantielles pour rendre leurs produits conformes aux normes de la religion juive orthodoxe. Il s’ensuit une importante hausse des prix que les consommateurs absorbent à leur insu. Au Québec, cette hausse est de l’ordre de plusieurs dizaines de millions de dollars chaque année, et peut-être davantage. Ces revenus sont partagés entre les entreprises et les rabbins.
Les faits reconstitués : Il n’existe actuellement aucune étude synthèse qui fasse autorité sur le sujet. Cependant, on dispose de témoignages et d’aperçus partiels, mais fiables, qui établissent clairement que a) l’intérêt que manifestent les entreprises pour la certification casher relève de stratégies de marché qui s’étendent à une partie des États-Unis ; b) les frais additionnels que doivent assumer les consommateurs sont minimes ; c) les exigences liées à la certification peuvent amener des entreprises à modifier certains procédés de production (lavages additionnels, par exemple), mais non pas à modifier la composition de leurs produits ; et d) les rabbins ne tirent pas profit de la certification.
Il est scandaleux qu’en 2012 un mythe antisémite aussi éculé que la “taxe cachère” puisse encore faire l’objet de discussions sérieuses dans le paysage médiatique québécois.



