Peu de personnalités québécoises ont été aussi âpres dans leur jugement de la politique israélienne que Pierre Bourgault. Mais jamais il ne fut antisioniste. Tout au long de sa longue carrière de chroniqueur, ce pionnier du mouvement souverainiste et maître de toute une génération de journalistes a fait porter tout le fardeau du conflit israélo-arabe (et de sa solution) sur les épaules d’Israël, tout en affranchissant les Palestiniens de toute responsabilité politico-historique.
Cette phrase extraite d’une chronique parue dans Le Matin en 1987 résume bien le parti-pris pro-palestinien de Bourgault: “C’est par Israël que passe la solution du problème palestinien parce que c’est par Israël qu’il a été créé”, écrivait-il, balayant du revers de la main le rejet violent et intransigeant de la légitimité de l’État juif par les Arabes comme source du conflit.
Or, si Bourgault fut un critique acerbe, voire inéquitable de la politique de gouvernements israéliens successifs, il n’a néanmoins jamais remis en question la légitimité de l’État d’Israël. Contrairement à ses contemporains du mouvement syndical qui partaient donner leur accolade au tyran de Tripoli Mouammar Kadhafi pour revenir déclarer “la guerre au sionisme” , Bourgault jugeait “futile” le débat sur la légitimité du sionisme, le mouvement national du peuple juif. L’État des Juifs était une réalité politique et historique qu’il incombait de soutenir:
En 1979, les Juifs ont leur propre État; il devrait être maintenu coûte que coûte par les Israéliens eux-mêmes avec l’aide, si nécessaire, de toute la communauté internationale. Il serait futile de discuter pendant un siècle de la question de savoir si le sionisme est légitime ou non. La réalité est qu’Israël existe et ne permettra jamais qu’on ne l’intimide. Les Palestiniens peuvent nier cette réalité; ils ne la changeront pas. (“Don’t repeat Mideast Past”, The Gazette, 1er septembre 1979).
On est loin des déclarations incendiaires du député de Québec Solidaire qui affirme vouloir en finir avec le sionisme.
Tout pro-palestinien qu’il était, Bourgault n’avait aucune tolérance pour la délégitimation d’Israël. En 1982, il dénonça sans détour dans The Gazette un vote parrainé par la République islamique d’Iran pour exclure Israël de l’ONU. “Israël a été créé par une résolution des Nations Unies”, écrivait-il, “personne ne devrait accepter qu’il soit banni par une résolution de ces mêmes Nations Unies”. Chasser Israël de l’ONU prouverait “qu’Israël est devenu le bouc-émissaire pour tous les maux du monde”, notait Bourgault avant de poursuivre:
Comment l’Iran peut-il être aussi hypocrite? Comment une dictature fasciste comme l’Iran, avec son code de conduite barbare, avec ses tortures et exécutions, avec ses croisades religieuses, avec sa guerre contre le monde entier et le Grand Satan, ose-t-il accuser qui que ce soit de quoi que ce soit? Et au nom de dieu. Quelle couardise. Quelle impudence. Quelle malice. (“What hipocrisy to oust Israel“, The Gazette, 30 octobre 1982)
Son voyage en Israël en 1984 avait convaincu Bourgault de la vigoureuse culture démocratique d’Israël et de la pérennité souhaitable du pays:
Les Israéliens sont fous. Ils vivent dans une démocratie dans une région où il n’en existe aucune autre. Ils vivent au milieu d’innombrables et très sérieux problèmes, ils en discutent jour et nuit, mais conservent malgré tout leur sourire (…). Les Israéliens sont injustes, en fait, avec eux-mêmes. Ils critiquent tout ce qu’ils voient: villes, gens, plages, restaurants, Juifs, Arabes, l’affreuse Université de Haïfa, la diaspora, les colonies. Mais très souvent, je les ai trouvés trop durs avec eux-mêmes, voire injustes. J’étais heureux de leur rappeler de temps à autre qu’ils ont meilleure mine qu’ils ne le pensent” (…) Ils savent aussi, comme moi, qu’Israël ne sera pas déplacé. Il est là pour y demeurer. Non, ils ne savent pas comment, mais ils réussiront. (“Wonderful to be a non-Jew in Israel“, The Gazette, 30 octobre 1982 / Voir aussi version intégrale française traduite par Victor Téboul dans la revue Jonathan)
Si les positions de Bourgault sur le conflit israélo-arabe peuvent paraître paradoxales en 2011, c’est que la campagne de délégitimation d’Israël a gravement dénaturé le vocabulaire pour appréhender ce conflit et les prises de position qu’il conditionne. Bourgault n’a jamais confondu, comme il est devenu si courant dans les médias aujourd’hui, le légitime exercice de la critique de politiques israéliennes avec l’antisionisme, c’est-à-dire, l’opposition au droit du peuple juif à un État sur sa terre d’origine.
Contrairement aux justiciers de pacotille qui boycottent l’ “apartheid israélien” rue Saint-Denis, Bourgault comprenait aussi que le sionisme n’était pas un colonialisme, mais l’aspiration légitime du peuple juif à l’autodétermination. C’est sûrement aussi pour cela que contrairement aux prétendus champions contemporains de la cause palestinienne, Bourgault n’a jamais cessé de soutenir la solution des deux États pour deux peuples. “L’établissement d’un État palestinien indépendant est aussi inévitable”, écrivait-il, “que l’établissement d’un Israël indépendant dans les années 1940“.
Bourgault était-il donc pro-palestinien et sioniste ? Oui, dans le plus stricte sens des deux termes.
